CELEBRATION ou dessins récents choisis

J’allais célébrer dix années d’expérience professionnelle du seul emploi rémunérateur exercé si longtemps. Je n’avais jamais si peu gagné ma vie en travaillant pourtant je ne m’étais jamais autant donnée que pendant cette dernière décennie. J’avais peu à peu abandonné toute vie consumériste pour me terrer dans un bureau et dessiner.

Ma seule vie sociale digne de ce nom était de me rendre chaque dimanche au Marché de la Création pour y exposer mon travail et le vendre dans le meilleur des cas. J’avais choisi le dessin comme je serais entrée en religion menant une existence d’ermite où chaque oeuvre serait une longue méditation. Avec le temps, bien consciente des manques inhérents à ce choix mais ne me posant plus la question du bonheur, j’avais trouvé la paix.

J’avais probablement plongé mon entourage immédiat dans la perplexité puisqu’il n’avait cessé de s’inquiéter pour moi en me reprochant cette vie dissidente selon eux, intégriste, selon moi. J’avais beau expliquer que rien ne me manquait sinon pouvoir dessiner plus, j’avais eu du mal à convaincre.

Ce travail, intimement lié à une pseudo-liberté recouvrée, s’était imposé comme une seconde vie. Inconsciente de ce processus à l’époque, je comprends mieux maintenant pourquoi j’avais tenu à associer à une de mes premières expositions, les femmes incarcérées de la prison Montluc qui avaient composé des textes inspirés par mes dessins. N’ayant par la suite, jamais trouvé un autre supplément d’âme comparable à apporter à mes expositions, j’avais très vite cessé de me montrer.

Je m’astreignais à un dessin par semaine comme j’aurais prié cinq fois la journée. Paralysée par la peur inexpliquée d’avoir perdu mon savoir-faire pendant la nuit, je trouvais des prétextes pour retarder le moment où j’allais commencer à noircir le papier. La technique austère du lavis, poussée à l’extrême, m’absorbait au point que je me surprenais parfois en apnée tant je me concentrais.

Et je retournais au dessin chaque jour pour renouveler cette sensation d’évasion. J’avais pris l’habitude de dire que je dessinais sans aucune autre ambition que de remplir mes jours. Que finalement la matérialisation de cette sensation, le dessin, m’importaient moins et pouvaient même m’apparaître décevants, vulgaires.

Je devais ce petit éclairage en reconnaissance à tous ceux qui m’ont accompagnée pendant ces années. Il n’est question que d’implication mais j’aurais du mal à décrire, comme on me le demande souvent, le pourquoi des thèmes abordés, leurs significations, mon langage dans ce cas, c’est le dessin.

Avril 2014