Samedi 16 juin 2018

ON FACEBOOK NOBODY KNEW SHE WAS A BITCH

Nous essayons de compter le temps qui sépare la dernière fois que nous nous sommes vues d’aujourd’hui. Farida me parle de l’exposition avec les prisonnières. Douze ans sont donc passés depuis, si notre dernière rencontre c’est là. Alors, à la terrasse de ce café, nous nous retrouvons incidemment à parler des femmes emprisonnées du temps de Montluc, du peu que nous savons sur le sujet mais par exemple que très minoritaires parmi les personnes incarcérées, les femmes le sont essentiellement pour les crimes les plus graves. Infanticide. Maricide. L’actualité criminelle récente, tout du moins celle médiatisée et que j’avais retenue donnait corps à ce bout de conversation.

Deux mamans étaient très fortement soupçonnées de trois infanticides, l’un vieux de 31 ans, les deux autres commis à Limonest, tout près. Une jeune lycéenne aurait organisé l’assassinat d’un jeune lycéen en désamour par un autre jeune lycéen.

Enfin, une femme d’âge mûr, aidée par un complice, aurait organisé l’assassinat d’un ex-amant, éliminant au passage la fille de la victime, témouine inopinée de l’entièreté de la scène. Tant qu’à faire…

L’article de presse illustrait les faits d’une photographie floutée, extraite du profil facebook de l’auteure présumée citée nommément. Rien de moins compliqué que d’accéder auxdits profil et publications publiques de l’intéressée : une jolie femme (et qui le sait), adepte de montagne, de ski, de voyages (j’en connais à qui cela suffirait pour être comblé). Ici, elle pose avec sa fille -de l’âge à peu près de feu celle de feu son ex-compagnon. Là, elle pose avec un homme -celui qui peut-être l’a aidée. Sa popularité vaut une centaine de likes par photo. Cette femme avenante aurait fomenter un assassinat en octobre, l’aurait commis en novembre, et aurait, depuis, continué de poster des selfies, de polir son ego aux bellissima, d’y répondre merci tout en pudeur? Oui. Oui sur facebook.

Pire, nous aurions pu y être amies.

Jeudi 26 janvier 2017

« Cher Monsieur S.,

Vous m’écriviez dernièrement que prendre le temps figurerait bientôt à votre agenda vu les circonstances. Aujourd’hui, je prends enfin celui de vous remercier.

De l’accueil que vous m’avez réservé, bien consciente que c’est aussi celui que vous réservez à chacun de vos visiteurs. Mais ne délaissant qu’exceptionnellement mon atelier, je me berce de l’illusion que je manque au monde extérieur.

De la découverte de ce lieu où j’ai dédaigné venir seulement une fois avant ce vendredi-là et qui vous ressemble. Ce n’est pas comme si nous n’avions cessé de correspondre, mais dans notre peu d’échanges, j’ai retenu votre style aussi littéraire que le nom de l’endroit.

D’excuser mes bavardages mais il ne fallait pas me proposer un café, puis deux, puis trois. Les artistes ne savent parler que d’eux pour peu qu’ils croient qu’on les y invite, mais vous le savez trop bien.

De souhaiter visiter mon atelier. Je n’en serai pas dérangée puisque l’initiative sera dénuée d’intérêt de part et d’autre, vu toujours ces mêmes circonstances.

De m’avoir prêté vos lunettes, n’ayant pas prévu la minutie des oeuvres de N. Je garde un souvenir troublant de les avoir portées. Voyez comme se terrer dans un atelier peut exacerber les sensations.

D’avoir retrouvé mon parapluie dans votre allée. Vous aviez raison, elle est très belle et je risque effectivement de m’en inspirer pour un futur dessin. Vous connaissiez donc déjà un peu mon travail.

Bien à vous.

R. De La M. »

Avril 2014

Composition #1

Samedi 21 janvier 2017

« Ma tendre C.,

Je suis partie un peu précipitamment et finalement nous n’aurons trouvé le temps de nous voir, même brièvement, tout au long de cette dernière année. Je regrette les après midis, même rares, passés ensemble autour d’un café dont tu m’apportais toujours une demi-livre.

Je suis finalement partie. Je ne me voyais pas m’acharner à rester dans un lieu que je n’habitais plus que physiquement, tant bien que mal de surcroît, depuis si longtemps. Une décision suffit et se débarrasser de quelques attaches est parfois d’une facilité déconcertante. On dit souvent qu’on transporte inlassablement les mêmes valises alors, à vrai dire, le lieu m’importait peu.

Dorénavant ici, depuis chaque fenêtre, seulement les étendues de vert d’une brousse que je sens avoir déjà pris en horreur. L’odeur et le bruit de la rue Terme ont commencé à me manquer bien avant de les quitter. Je ne sais où je puiserai mon inspiration à l’avenir, mais est-ce si important?

A défaut, prends le temps de m’écrire, de me raconter ta suite. Tu sais que j’ai pris l’idiote habitude de ne plus répondre au téléphone.

Je t’embrasse.

S. »

Juin 2015

Composition #2 / Collection particulière